VOYAGE A VÉLO EN 1989

SUR L’ÎLE DE GUERNESEY

 

 

En 1989, mes parents sont agriculteurs et exploitent une ferme de taille moyenne en Normandie. Leur métier ne leur permet de prendre que quelques jours de vacances, non pas une fois par an, mais une fois tous les dix ans en moyenne. C’est dire si j’ai peu voyagé durant les premières années de ma vie! A l’époque, il n’était en outre pas question de m’envoyer en colonie ou dans un centre de vacances.

 

     En juillet 1989, je pars enfin « à l’aventure » pour la première fois de ma vie. En compagnie de cinq amis, je campe pendant dix jours sur l’île de Guernesey, tout près des côtes de la Manche.

 

     Bien qu’étant autonome, Guernesey dépend de la Couronne Britannique. Les 55 000 habitants parlent l’anglais, même si le français a été la langue de l’île pendant des siècles. Ils roulent à gauche et utilisent des « pounds » en guise de monnaie. L’île est divisée en dix paroisses, remontant au moins au VIIème siècle: Câtel, Forest, St-Andrew, St-Peter-Port, St-Peter-in-the-Wood, St-Martin, St-Saviour, St-Sampson, Torteval et Vale.

 

     Elle a porté au cours de son histoire différents noms: Garnereia, Gerneroi, Gernere et enfin Guernsey. Son histoire mouvementée est ainsi résumée par Victor Hugo: « les îles de la Manche sont des morceaux de France tombés dans la mer et ramassés par l’Angleterre ».

 

     Guernesey. A 25 kilomètres de la France et 130 de la Grande-Bretagne, 65 km² et 55 482 habitants en 1986. Climat très doux. Chef-lieu: St-Peter-Port. Lieutenant-gouverneur et Commandant en chef: Sir Alexander Boswell depuis 1985. Etats: bailli, 12 conseillers, 33 députés, 10 représentants des Douzaines, 2 représentants d’Aurigny (Alderney). Langue officielle: anglais. Ressources: tomates, fleurs, banque, finance. Le bailliage de Guernesey comprend Aurigny, Serk, Jethou, Herm, Lihou, Brecquou et Burhou.

 

      Cette présentation de Guernesey, tirée du Quid 1990, est très laconique et ne mentionne pas ce qui frappe le touriste (français surtout!) de prime abord: la beauté du site, certes, mais aussi la convivialité, l’honnêteté et une tranquille joie de vivre que l’on découvre chez les insulaires. Le temps exceptionnellement doux et l’harmonie existant entre ses falaises déchiquetées, ses plages et la campagne intérieure y sont peut-être pour quelque chose.

 

     Nous demeurons ces dix jours au « Pleinmont Camping », tout près de l’église au clocher pointu de Torteval. Une petite route nous mène régulièrement à l’Imperial Hotel, où nous dégustons chaque soir moult bières. Non loin de là, Fort Grey et les rochers alentour font également partie de nos endroits nocturnes privilégiés. Nous ne sommes que deux à avoir apporté nos vélos, que nous utilisons pour faire les courses.

 

     Une fois, je fais le tour de l’île, soit 36 km. Les promenades à pied au bord de la mer sont également très agréables: par un bel après-midi ensoleillé, nous parcourons une vingtaine de kilomètres le long des côtes sud de Guernesey. Arrivés à St-Peter-Port, nous prenons un taxi qui nous ramène à bon port.

 

     Guernesey m’a fait découvrir une autre culture, une autre civilisation, d’autres gens. Pour moi qui ai toujours soif de connaissance, c’est le déclic. Guernesey vient de me donner le virus de la découverte et de l’aventure. Déjà, je sais que bientôt je sillonnerai l’Europe à vélo.

 

VOYAGE A VÉLO EN 1990

1810 km jusqu’en Espagne

 

Depuis un an, une idée m’obsède: partir à vélo, mais où? Je veux avant tout découvrir un nouveau pays, changer d’atmosphère. J’ai des amis en Charente-Maritime, des cousins près de Bordeaux: mon choix est vite arrêté, ce sera l’Espagne. Mon voyage s’annonce sous les meilleurs auspices, d’autant plus que la sécheresse qui frappe alors la France ne peut que me protéger de la pluie.

Je pars donc de Bernières-le-Patry le 12 juillet 1990 au petit matin, n’emportant sur mon vélo qu’un maigre sac, une tente et un sac de couchage. Ma mère m’embrasse, j’enfourche mon vélo et pars. Je me retourne une dernière fois pour la saluer et affronte mon destin avec sérénité.

Je roule plein sud. Au sortir de Tinchebray, je prends la route de Domfront. Comme d’habitude, j’emprunte une petite route à la sortie de Lonlay-l’Abbaye pour éviter la citadelle embouteillée. Comme dit l’adage:

Domfront, ville de malheur!

Arrivé à midi, pendu à une heure,

Seulement point le temps de dîner!

 

 

Je passe alors par Céaucé, Mayenne, Laval, Château-Gontier et le Lion-d’Angers. Dans une de ces petites villes, un énergumène me lance: « Allez Bernard Hinault ! ». Imperturbable, ne prêtant aucune attention à cette remarque que je juge in petto des plus déplacées, je poursuis mon bonhomme de chemin.

La monotonie de la voie rapide me lasse. J’emprunte alors une petite route, m’enfonçant dans la campagne angevine tant aimée de Joachim du Bellay. Comme lui, je peux déjà me dire:

Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage

Ou comme cestui-là qui conquit la Toison

Et puis est retourné plein d’usage et raison

Vivre entre ses parents le reste de son âge.

Je découvre de paisibles villages aux noms fleurant bon le terroir: Brain-sur-Longuenée, la Pouëze, Bécon-les-Granits, Saint-Augustin-des-Bois, Saint-Georges-sur-Loire. Au franchir de la Loire, je décide de m’arrêter, peu après Chalonnes-sur-Loire, après 203 km d’étape. Je suis épuisé, à bout de forces, et m’installe dans un champ en bordure de la route.

Vidé, je n’ai même pas le courage de monter ma tente. Je la pose à même le sol et me faufile à l’intérieur. Je tente de trouver le sommeil, mais ce genre de situation m’est si peu familier que je ne peux guère dormir.

Au beau milieu de la nuit, constatant avec stupeur que ma transpiration a trempé tout l’intérieur de ma tente, je m’en extirpe et pose directement mon sac de couchage sur l’herbe. J’attends alors patiemment la venue de l’aube et repars, quelque peu découragé, sur ma fidèle monture. A ce moment-là, je ne pense plus du tout à l’Espagne, mon horizon ne dépasse pas Bordeaux et encore ne suis-je pas sûr d’y parvenir.

Je traverse de charmants villages aux noms enchanteurs: la Jumellière, Chemillé, la Tourlandry, Vezins, Maulévrier, Saint-Pierre-des-Echaubrognes, Mauléon, la Petite Boissière, Cerizay, la Forêt-sur-Sèvre, Saint-Marsault, la Châtaigneraie, Pissotte, Fontenay-le-Comte, Saint-Pierre-le-Vieux, Maillezais, la Ronde, Courçon, Benon, Vouhé, Surgères.

En fin d’après-midi, j’arrive chez Marc et Gisèle Giraud, en leur domicile de la Savinière, commune de Saint-Laurent-de-la-Barrière, au terme de 166 km d’étape. Leur accueil, très chaleureux, me remonte considérablement le moral.

Le lendemain, jour de fête nationale, nous assistons à un défilé de véhicules militaires à la Rochelle, à quelques 50 km de là. Je m’y ennuie mortellement, me demandant parfois quel peut être le prix de ces engins, tandis que Marc, ancien parachutiste en Indochine, passe une journée merveilleuse en compagnie de ses anciens camarades. La fameuse cuvette de Dien Bien Phu, il y a sauté, lui, en décembre 1953.

En quittant les Giraud, j’ai retrouvé mes sensations d’avant le départ. L’Espagne, pourquoi pas? J’abandonne chez eux ma tente inutile et reprends ma route. Le soir même, j’arrive à Cestas, dans la banlieue de Bordeaux. Mon oncle Georges Deroubaix et son épouse Mathé vivent seuls à présent. De plus, Georges est absent, car son travail ne lui permet de rentrer qu’en fin de semaine.

Je demeure peu de temps sur place, tant l’Espagne m’attire. Je quitte Cestas par une belle matinée ensoleillée. La route est plate et rectiligne, et traverse la forêt des Landes. Dans un petit village, Saint-Geours-de-Maremne, je demande à boire à une charmante vieille dame. Elle m’accueille avec hospitalité, me donne des rafraîchissements et des fruits tout en me parlant de sa région, tandis que son mari Léandre reste planté devant sa télé à regarder… le Tour de France cycliste!

Dans la soirée, après avoir traversé Bayonne et Biarritz, je m’arrête dans un champ au sortir d’Arbonne. Pour la première fois de ma vie, je distingue les contreforts des Pyrénées, émergeant de la brume. Je me couche alors pour ma seconde nuit à la belle étoile et m’endors.

 

Peu avant l’aube, je vois non sans émotion les Pléiades se lever dans un ciel immaculé. A 6 heures du matin, je suis réveillé en fanfare et en sursaut par deux chiens venus m’aboyer dans les oreilles. Je quitte alors en toute hâte ce lieu sans même prendre le temps de manger. Dans la matinée, je traverse Saint-Jean-de-Luz, et, peu après, franchis en toute sérénité et sans aucun contrôle la frontière espagnole.

 

L’ESPAGNE.

 

Je longe la côte du Golfe de Gascogne, impressionné par la chaîne de montagnes qui se dessine à mes côtés. Après la traversée de San Sebastián, je m’enfonce véritablement dans le pays Basque, me dirigeant vers Tolosa. Entre Lecumberri et Iruzun, je franchis dans d’éprouvantes conditions un premier palier dans la montagne.

Ivre de chaleur, je dépasse Pamplona et Zubiri. La soirée s’annonce. J’entame alors une longue, longue ascension et ne m’arrête qu’à l’Alto Mezquiriz, haut de 922 mètres. La nuit est splendide. Le ciel, d’une incomparable étincelance, brille de mille feux. Je distingue on ne peut mieux Antarès et la constellation du Scorpion, si pâles dans le ciel de Normandie!

Les clochettes des moutons alentours se taisent et je peux m’endormir, béat, heureux de vivre. Le lendemain matin, je traverse un village de Navarre entré dans l’histoire: Roncesvalles. C’est en effet en haut du col de ce nom, le Puerto de Ibañeta ou col de Roncevaux, que Roland, comte de la marche de Bretagne, fut tué en 778 par les Vascons, montagnards basques alliés aux Sarrasins contre les Francs.

Plus d’un millénaire après cette bataille, je franchis ce col haut de 1057 mètres. Je suis enfin parvenu au sommet de mes peines. Il ne me reste plus alors qu’à redescendre dans la vallée.

 

LE RETOUR EN FRANCE.

 

Je passe la frontière à Arneguy et prends la route du nord-est: Saint-Jean-Pied-de-Port, Larceveau, Saint-Palais, Salies-de-Béarn, Orthez, Hagetmau, Saint-Sever, autant de petits villages fleurons de la Gascogne.

La chaleur de ces derniers jours (39°C à l’ombre!) m’a assujetti à une mauvaise alimentation. Buvant beaucoup et mangeant peu, je suis tombé malade. Je passe alors une nuit des plus abominables, vomissant plusieurs fois et dormant fort peu. Le lendemain, je connais une journée de souffrance inouïe. Abruti de fatigue, très affaibli, je réussis je ne sais comment, à force de volonté, à parcourir les 120 km qui me séparent de Cestas.

 

J’avance tel un pantin désarticulé vers cette lumière dans ma nuit intérieure. Uchacq, Garein, Sabres, Trensacq, Pissos, Moustey, Belin-Béliet, le Barp, Cestas: autant de noms synonymes d’une héroïque et inoubliable épopée. Toujours est-il que j’arrive exténué, vidé, à bout de forces, chez ma tante en fin d’après-midi. Je reste alors quelques jours sur place pour me remettre de mes émotions.

Je reviens ensuite chez les Giraud, où je récupère ma tente, un équipement fort utile s’il en est. Mes deux dernières étapes sont longues de 220 et 211 km, car je décide de faire un petit crochet par l’est.

Je reviens alors par Niort, Parthenay, Loudun, la Roche-Clermault, théâtre de la guerre picrocholine si chère au cœur de Rabelais, Chinon, Bourgueil, qui fête alors ses 1000 ans d’existence, le Lude, le Mans, Sillé-le-Guillaume, Villaines-la-Juhel, Javron, Lassay, Domfront, Tinchebray et enfin Noron, ah! Noron…

 

Emmanuel Hamel

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